Disparition d’Hélène Soubeyran

Nous apprenons la disparition d’Hélène Soubeyran, le 27 janvier 2019.

« Hélène a voyagé du Mali à la Mauritanie,
mêlé ses mains à celles des teinturiers.
Elle a plongé ses mains
dans les bassins malodorants
où macèrent
jus de racines, ulcères,
pourpre des mers, charbons,
poussières de sables, rognures de rocs.
Hélène sait sur les tissus appliquer le secret des couleurs.
Elle a fait son métier de la ligature et de la fronce,
qui donnent une palette subtile aux plissures de l’étoffe.
Elle lève des paysages,
invente
des coques, des voilures, des brises. » Alix Sallé, Mars 2004

« Lorsqu’ils voulaient situer un artiste ou un philosophe dans l’histoire des hommes, les anciens Grecs ne mentionnaient pas leurs dates de naissance ou de mort. Ils précisaient le moment de leur acmé, la période de leur plus grande influence, qu’’ils fixaient conventionnellement vers leur 48e année. L’acmé était considérée comme la période la plus accomplie de la vie, un point d’harmonie entre le maximum de maturité et le maximum de vitalité. Peu d’artistes sont capables de marquer avec lucidité ce sommet dans leur propre parcours et d’accepter l’idée qu’un déclin puisse s’ensuivre. Hélène Soubeyran, disparue le jour de son 76e anniversaire, était de ceux-là », écrit Anne Guibert-Lassalle

« Il se trouve que c’est précisément à 48 ans, qu’Hélène, après une longue pratique exploratoire de la teinture et des techniques de réserve, s’est engagée dans son œuvre majeure, une série qu’elle intitula Du souffle de la terre. Trois mots me semblent définir cette série : fusion, profusion, réclusion.

Fusion. Dans un geste audacieux, parce que définitif et irrémédiable, Hélène Soubeyran emballe des papiers, du sable et des tissus patiemment travaillés, délicatement ligaturés, somptueusement teints. Les ballots, étiquetés par année, sont des échantillons de toute sa carrière précédente. Ces matériaux dont chacun a une histoire sont mis à la presse, puis très lentement recouverts de résine liquide qui s’infiltre dans les espaces vides et indure progressivement pendant sept mois les matières souples. Cette fusion détruit les nuances des étoffes fragiles dont les plissements ne seront plus jamais desserrés. Le bloc se solidifie, opaque et menaçant. Quinze ans de travail viennent d’être réduits et nul ne sait vraiment s’ils sortiront vainqueurs de cette sédimentation forcée. L’alchimiste joue gros. La remise en question est totale. L’œuvre sera une œuvre-bilan ou ne sera pas.

Profusion. Le bloc est livré à la scie mécanique et débité verticalement en lames et piliers. La finesse variable des tranches fait sourdre à nouveau la lumière dans la résine sombre du bloc. Les rayons se fraient des chemins buissonniers entre le miel solidifié de la masse et les plissements excentriques des textiles. La profusion des drapés bousculés est baroque, fascinante. Elle évoque les déformations tectoniques de l’écorce terrestre tout autant que les rides sur les troncs des très vieux arbres. Elle nous parle de mutation, de trace, de durée et d’anéantissement. Elle est dure aussi, d’une beauté impitoyable. Les tissus rigidifiés ont perdu cette souplesse et cette fragilité qui en font les compagnons naturels de nos corps. Certaines lames livrent au regard une richesse de couleurs et de matières proche de l’insupportable.

La direction verticale du sciage, par ailleurs, contrarie l’empilement jadis horizontal des tissus et papiers. Le tranchage introduit une lecture qui renouvelle totalement la destination des matériaux originaux. Ce traitement singulier évoque certaines théories du langage. Roman Jakobson a défini deux axes possibles à l’utilisation des mots, un axe horizontal (ou syntagmatique) qui combine des éléments entre eux pour former une phrase cohérente et un axe vertical (ou paradigmatique) qui sélectionne des éléments d’équivalence, synonymes ou images. Pour Roman Jakobson, le poète est celui qui utilise autant l’axe vertical que celui qui s’étend utilement à l’horizontale. Le poète sélectionne autant qu’il combine1. Le sciage vertical du bloc sédimenté par Hélène est un geste éminemment langagier, un chant du textile, un poème de la matière.

Réclusion. Mais l’œuvre d’Hélène Soubeyran est aussi secret et silence. Le cœur de la série est constitué par neuf piliers de section carrée d’une vingtaine de centimètres pour une hauteur un peu supérieure au mètre vingt. Cette partie de la série se trouve à son meilleur, me semble-t-il, lorsqu’elle est installée en extérieur sous l’ombrage vibrant de grands arbres. Des effleurements plissés viennent se briser aux angles. La résine s’assombrit. Les formes un peu éloignées de la surface s’évanouissent dans une eau mate comme l’effroi. La résine à peine translucide à force de densité enveloppe ses proies et les refuse au regard. Parfois, pourtant, à la faveur d’un rayon soudain échappé au ciel nuageux, une lueur monte, fugace, et palpite au cœur du pilier, comme un espoir brûlant et tôt évanoui. Et le visiteur attend, les mains entrouvertes, au cas où la rencontre une fois encore se répèterait. Œuvre celée, elle s’offre et se refuse, vertige de l’être vacillant comme une bougie allumée dans le vent. Hélène a choisi de nommer piliers ces étranges structures isolées et l’on doit se demander quel toit absent ces colonnes attendent. Rien ne nous est dit de ce qui pourrait les recouvrir, les réunir. Le secret est gardé sur le rôle qui leur était échu. Tout ce passe comme si l’artiste leur avait désigné quelque chose à porter mais avait, en même temps, choisi de le placer dans le hors-champ. Si les piliers comportent un lumineux et sombre secret, ils portent un mystère.

Du souffle de la terre est une œuvre à la beauté dense et lourde. Ce qu’elle nous dit ne peut être balayé du revers de la main, encore moins être rangé dans la catégorie de l’agrément. Elle fut, écrivit l’artiste en avril 2009, « générée par un face à face avec le Temps, la Transformation, la Vie et la Mort »2

.Lucide, Hélène Soubeyran était pleinement consciente que son œuvre maîtresse était derrière elle. Sa grandeur fut de continuer pourtant à travailler quotidiennement dans son atelier, en ouvrière modeste et consciencieuse. Les nouveaux projets artistiques qu’elle imagina jusqu’à ses derniers jours étaient sa manière de vivre. Ils sont aussi une leçon de vie. »

« Je me vois tel un funambule essayant d’avancer droit devant, sur son fil tendu, l’équilibre est si fragile, que mes deux bras s’écartent de mon corps: le bras gauche porte le balluchon du passé: trop lourd. Le bras droit, porte le balluchon du futur: trop léger », écrivait Hélène en mars 2012. Pour garder l’équilibre dans le présent, me maintenir sur le fil de la vie, une seule possibilité, alors, s’offre à moi: alléger le balluchon du passé. Depuis, j’avance en équilibre et sans nostalgie, en présentant avec plaisir ce travail qui me dépasse ».

Née en 1943 à Paris, Hélène Soubeyran a quitté Paris, avec ses enfants, pour la Drôme où elle crée à La Paillette-Montjoux, Pays de Dieulefit, son atelier de teinture-sculpture, en 1974.

Fortement inspirée par un textile teint ligaturé que son père lui a rapporté du Cameroun, elle expérimente et innove : elle manipule des textiles, des papiers, qu’elle met en plis pour y irriguer des couleurs, créer des motifs et des volumes.

Parallèlement, elle fait des recherches sur la teinture artistique dans les musées français et américains, rencontre les conservateurs et les artistes. Dès 1985 elle prolonge ses recherches muséographiques en partant sur le terrain, à la rencontre des teinturiers africains, indiens, japonais avec qui elle échange des techniques traditionnelles et innovatrices, dans leurs ateliers ou lors des symposiums internationaux du World Shibori Network.

Entre-temps, dans son atelier, ses plis animent des formes textiles et papiers qui se déploient dans le vent, ou entre les doigts d’autres créateurs. Enduits de terre, ils se momifient, deviennent des strates qu’elle déforme et fige en les pétrifiant.

En 1991, elle découvre la forêt pétrifiée en Arizona. Elle ressent alors un élan vital qui la pousse à franchir l’étape suivante de sa création: rassembler toutes les œuvres qu’elle a crées et exposées dans le passé, les stratifier chronologiquement sous forme d’un bloc.

«  Jusqu’à ce jour où elle a décidé de les pétrifier dans un geste étonnant qui lui a fait enfermer toutes ses œuvres, le souffle, l’eau, la terre vibraient dans l’œuvre d’Hélène », s’émeut Emmanuelle Carraud

 

  1. JAKOBSON Roman, Essais de linguistique générale, tome 1 les fondations du langage, trad. Nicolas Ruwet, Paris, les éditions de Minuit, 1963, p 220.
  2. Dans le catalogue de son exposition au musée de Laduz.

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