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Decorum – Tapis et tapisseries d’artistes

Musée d’Art moderne de la Ville de Paris

du 11 octobre 2013 au 9 février 2014

L’exposition Decorum qui présente plus d’une centaine de tapis et de tapisseries signés par des artistes modernes (Fernand Léger, Jean Lurçat, Pablo Picasso, …) et contemporains (Dewar & Gicquel, Vidya Gastaldon, …) met en lumière l’art textile. Elle est organisée en cinq sections (le pictural, le décoratif, primitivisme, orientalisme et le sculptural) qui sont une façon d’aborder différentes histoires de la création de tapis et de tapisserie et, également, de remonter le temps du début du 20e siècle à aujourd’hui. Ainsi, on peut voir que si les cartons de tapisserie, commandés à des artistes célèbres, sont la norme au début du siècle, c’est par les motifs abstraits destinés au tapis que le renouveau se fera de façon plus radicale. L’exposition donne aussi une place aux réalisations artisanales qui ont constamment enrichi la pratique des artistes modernes, autant que la réflexion théorique sur la place des techniques liées à la fibre (tissage, vannerie, point noué…) dans le monde de l’art.

Pour prolonger la réflexion qui est à l’origine de cette exposition, à savoir un renouveau de l’intérêt pour le textile par un certain nombre de créateurs et de chercheurs, un colloque s’est tenu le 22 février à l’INHA. Ce fut l’occasion d’entendre la commissaire de l’exposition, Anne Dressen, préciser ses intentions. Une de celles-ci semble être de réhabiliter des œuvres considérées généralement comme décoratives, de les sortir de ce domaine moins noble. De mener donc une confrontation entre art et artisanat. Cette question est résurgente depuis le mouvement Art and Craft, jusqu’au Néo Craft contemporain, qui touche autant le textile que la céramique. Rappelons le Bauhaus, l’Art Nouveau, l’Art Déco, le renouveau de la tapisserie dans les années 60 et 70 lié à des aspirations de retour à une vie plus proche de la nature et, pour suivre ce dernier mouvement, la Nouvelle Tapisserie dont les Biennales de Lausanne furent le temple en Europe.

Si, au début du 20ième siècle, ce sont des hommes qui repensent la création des cartons de tapisserie, on doit à la volonté de grandes artistes (Annie Albers, Sonia Delaunay, Sophie Tauber-Arp) d’imposer au monde de l’art ces « travaux de dame » aux cotés des productions picturales dominantes, à l’acharnement de courageuses galeristes (Marie Cutoli, Denise Majorel) de donner la possibilité de les faire connaitre et de les commercialiser et, dans les années 70, à des créatrices inventives de les imposer comme objets artistiques sculpturaux.

Et c’est dans ce domaine sculptural, la dernière section de l’exposition, que notre déception est grande. Les œuvres exposées, produites dans cette fin du 20ième siècle, ne sont souvent pas de bonnes œuvres. Sachant que le Musée d’art Moderne possède lui-même une collection, puisqu’ il eut dans les années 80 une politique d’achat courageuse, on pouvait s’attendre à voir ces œuvres de grande qualité. Trop peu sont présentes. C’était pourtant une occasion de faire un rappel historique sur cet engagement, de sortir des réserves les œuvres acquises par la section « Art et création textile » et qui y sont enfouies depuis quarante ans. Heureusement que le dernier texte du catalogue, écrit par Danielle Molinari, conservatrice générale du Patrimoine, qui était responsable du département historique au musée à cette époque, rappelle ce que fut le département Art et création textile qu’elle dirigea de 1981 à 1988. Mais pourquoi ne pas donner une place de choix à cette collection ? Si, comme l’a dit Anne Dressen lors du colloque, il y a eu durant plusieurs décennies un impensé des collections, nous pouvions nous attendre à une remise en lumière, une redécouverte, de pièces textiles majeures.

L’exposition Décorum est foisonnante, trop dans cette section où les œuvres n’ont aucune respiration ; elle est généreuse dans son propos, même si elle nous a déçus parfois pour son manque d’équilibre ; elle est exubérante par les travaux de certains artistes contemporains qu’elle permet de découvrir et de mettre en filiation avec les production antérieures ; elle est vibrante, car n’oublions pas que le tapis, souvent objet d’installation ou de mise en espace, y tient une part très importante en jouant un rôle de confrontations et de remise en perspective. Elle est une occasion de retrouver de nombreux artistes ayant eu une grande importance pour la revue Textile Art, tels que Jacoda Buic, Pierre Daquin, Sheila Hicks ou Josep Grau Garriga. Puisqu’il semble qu’un renouveau textile s’exprime actuellement dans l’art contemporain, il sera passionnant de pouvoir confronter « Décorum » à deux expositions : une allemande « Art & textile », actuellement au Kunstmuseum de Wolfsburg – avant d’aller à Studgartd -, l’autre italienne, « Soft Pictures » se tenant à Turin, qui semblent être portées par une réflexion similaire.

Nous nous réjouissons que tapis et tapisseries suscitent un regain d’intérêt sensible depuis les années 2000 chez les créateurs, les commissaires d’exposition et les chercheurs. Après les messages politiques ou féministes des années 1960, de jeunes artistes contemporains comme Caroline Achaintre ou Pae White redécouvrent la sensualité de la fibre, les possibilités des matières souples et produisent des pièces tissées originales qui intègrent tradition, modernité ou influences extra-occidentales et expérimentent parfois de nouvelles techniques, comme le tissage numérique.

Mais pourquoi Décorum, ce titre pompeux à la sonorité solennelle ? Pour annoncer officiellement le retour à la fibre, ou se jouer de l’éternel combat avec le décoratif ? Il n’est pas certain qu’il ait servi la cause d’un retour favorable des pratiques artisanales dans le monde de l’art, d’autant que l’accumulation d’œuvres très inégales semble dire que, puisque le textile c’est le décor, peut importe donc leur qualité.

Nadia Prete, janvier 2014

http://mam.paris.fr/fr/expositions/decorum

 

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