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Septembre 2015 – Il y a lieu de s’interroger

Il y a lieu de s’interroger

angersAnnette Messager serait l’artiste dont les œuvres sont les plus exposées au monde. En dehors des expositions personnelles qui lui sont consacrées, comme celle qui s’ouvrira prochainement à Calais, les travaux de cette artiste sont très présents dans de nombreuses expositions thématiques. C’est ainsi que l’on retrouve quelques unes de ses pièces au Musée de la Tapisserie d’Angers jusqu’au 31 octobre, dans une exposition au titre en mode interrogatif, « Tapisserie ? De Picasso à Messager ». Ici, le nom de Messager est associé à celui de Picasso dont une tapisserie d’après un carton dessiné par l’artiste est également présente dans l’exposition, pour sous titrer l’intitulé de l’exposition et affirmer d’emblée l’espace esthétique dans lequel se fait l’interrogation. Ce qui nous interroge personnellement, c’est que n’y l’un ni l’autre de ces artistes ne s’est réclamé de la tapisserie pour accomplir son œuvre. L’histoire du renouveau de la tapisserie à l’époque de Jean Lurçat, réimposant le rôle du cartonnier et permettant ainsi à des artistes peintres comme Picasso de répondre à des commandes officielles qui avaient pour but d’accompagner cette renaissance d’une technique en perte de vitesse, est bien connue. Mais rien ne donne à croire que Picasso, qui pourtant a expérimenté de nombreuses matières pour exécuter aussi bien ses tableaux que ces sculptures, ne s’est intéressé à une réalisation nécessitant un intervenant extérieur et qui en plus ne lui permettait pas de mettre lui même les mains dans le travail. Si les œuvres de Georges Braque permettent une traduction de ses dessins ou collages en tapisserie avec un grand intérêt, il n’est pas certain qu’il en soit de même avec les peintures de Pablo Picasso. Annette Messager, dont les premiers travaux sont contemporains d’un autre renouveau de la tapisserie, celui de la Nouvelle Tapisserie dont la vitrine était les Biennales de Lausanne, n’a jamais montré un intérêt particulier pour l’art du tissage. Ses travaux textiles sont faits de broderie et de couture. Le musée d’Angers les classe d’ailleurs dans la section « l’aiguille comme étendard » qui regroupe des pièces exclusivement réalisées par des femmes. Ses travaux fortement féministes, cherchant à imposer le travail des femmes dans le monde de l’art qui leur était à l’époque très fermé, se rapprochent plutôt, pour la démarche, de ceux de Louise Bourgeois. Cette artiste, qui est également présente dans l’exposition, met tous les matériaux au service de sa revendication même si par son histoire le textile et la tapisserie prennent une place plus importante que les autres.

Les artistes de la Nouvelle tapisserie, même s’ils s’expriment comme tous les artistes dans d’autres formes créatives, comme le dessin, quand ils choisissent la tapisserie c’est bien elle qu’ils cherchent à faire évoluer. Qu’ils connaissent la technique où qu’ils la découvrent, ils la transforment par leur grande liberté d’approche, en la distordant et en imaginant des formes dans lesquelles le relief s’introduit, et surtout en employant des matières brutes qu’ils travaillent ou inventent eux-mêmes. Les organisateurs de la seconde Biennale de Lausanne furent bien surpris de ces travaux innovants qui pour la plus part faisaient encore appel à un métier à tisser. Plus de carton, mais un projet qui se fait presque toujours au travers d’œuvres abstraites, dans un grand attachement aux matières, à leurs spécificités et à leur manipulation.

Dans le même esprit que Picasso, pour les artistes d’aujourd’hui la technique tapisserie importe peu. Ils piochent dans le fil, mais connaissent assez peu les savoirs qui lui sont liés. Ils ne connaissent les usages ni du tricot, ni de la couture ou du tissage, ni de la vannerie ou de la tresse. Il ne leur viendrait pas à l’idée de se réclamer du textile et encore moins de la tapisserie. Ils s’en méfient, car elle peut être un obstacle pour entrer dans le monde de l’art contemporain. Pour eux qui travaillent dans des univers où les matériaux n’ont plus de hiérarchie, toute technique est équivalente, mais secondaire, du moment qu’elle est au service de leurs projets qui ne regardent pas du côté de l’abstraction, mais du côté d’un discours plus narratif.

La question de la place de la tapisserie aujourd’hui mérite d’être posée, car le textile semble revenir dans les productions artistiques. Mais en interrogeant les artistes eux-mêmes il n’est pas sûr qu’ils répondent dans le sens d’un troisième renouveau qui serait le gage d’un engagement dans cette technique exigeante. Qu’en dit Annette Messager présente dans des expositions aux sujets bien divers ?

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