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Mai 2016 – Le textile est un patrimoine fragile

Un voyage au Vietnam a été l’occasion de rencontrer un groupe de tisserandes qui s’efforcent de maintenir la tradition des tissages de leur ethnie. Elles appartiennent au groupe des Co Tu qui vivent au centre du Vietnam et forment une communauté de 50 000 personnes réparties dans de petits villages. Les Co Tu, comme de nombreuses ethnies vietnamiennes, ont été déplacées à la fin des années de la guerre contre les États-Unis. Rappelons que la population vietnamienne est majoritairement composée de Viêt, officiellement appelés Kinh (86 %), et de 53 ethnies minoritaires, principalement représentées dans les montagnes du Nord ou dans les provinces proches de la frontière du Laos. Parmi ces ethnies, quatre comptent plus d’un million de représentants, treize comptent de 100 000 à 900 000 représentants et 36 en comptent moins de 100 000, ce qui est le cas des Co Tu. Certaines comptent seulement quelques centaines de représentants.

Co Tu-Tiserandes50bisLes tissages des Co Tu sont traditionnellement à fond noir et leur particularité est de comporter des petites perles blanches qui sont placées entre deux fils de trame au moment du tissage. Les pièces, tissées sur des métiers très simples dont la chaîne est maintenue tendue par les pieds, sont utilisées traditionnellement pour faire des jupes que les femmes enroulent autour de leurs hanches. Aujourd’hui la production évolue pour répondre à des demandes correspondant mieux à ce qui peut être vendu aux touristes. Outre les couleurs qui changent, la nature des fils aussi, car l’attirance se fait pour des produits aux couleurs plus vives qui sont malheureusement souvent plus faciles à obtenir sur des fibres synthétiques. Les femmes ont été aidées, au début de la reprise de leur activité de tissage, par une ONG qui les a encouragées et formées à la commercialisation de leurs produits. Elles sont maintenant indépendantes et elles forment un collectif très égalitaire. Cette activité est un complément aux ressources du village.

On peut évidemment se demander ce qu’il reste de la force symbolique des motifs, qui évoluent en fonction des différentes pièces produites pour répondre à un commerce qui n’a rien à voir avec la production des pièces traditionnellement tissées. Et ce questionnement peut être repris pour d’autres groupes qui en Asie tentent de faire perdurer leur activité de tissage.

Ainsi des ikats de l’Asie du Sud-Est insulaire. L’ikat nécessite la confection de réserves sur les fils avant teintures, et ces fils sont ensuite utilisés pour réaliser des tissus aux motifs spectaculaires. Chaque culture première de l’archipel indonésien a sa propre expression de l’ikat, liée à son identité. Ces tissus, dont la réalisation prend plusieurs mois, étaient au cœur des pratiques rituelles et sacrificielles. Depuis le début du XXe siècle, l’intérêt des Occidentaux (ethnologues, musées, collectionneurs…) est allé croissant envers ces ikats. Les tisserandes, dans leurs différentes communautés avaient su, jusqu’à une date récente, préserver leurs traditions tissées, malgré le bouleversement de leurs sociétés.

Le développement du tourisme de masse est en train de mettre en péril ces pratiques ancestrales. À Sumba par exemple, où les ikats portent de grandes figures qui en font un succès auprès des voyageurs, les tisserandes ont dans un premier temps simplifié les réserves pour gagner du temps et donc agrandi les images. Puis, sous l’impulsion des hommes qui ont pris en main le commerce des ikats, la structure traditionnelle des tissus a été modifiée. L’Indonésie a bien essayé en 2013 d’inscrire ceux de Sumba au patrimoine de l’UNESCO, sans succès, mais cela changerait-il le cours des choses ? Ailleurs, chez les Bataks de Sumatra, l’utilisation de couleurs chimiques et criardes pour les teintures a défiguré les ikats. Et les tisserandes encore présentes sont dans un état extrême de pauvreté. Autre exemple enfin, chez les Ibans du Sarawak qui créaient des pua kumbu, ikats chaînes fascinant de complexité, seules quelques communautés de tisserandes subsistent, avec difficulté.

Des projets d’accompagnement ont vu le jour, comme chez ces Ibans celui de la Rumah Gare: une anthropologue a pris en charge un groupe de femmes pour leur permettre de continuer le tissage traditionnel, avec teintures végétales et motifs porteurs de leur culture. Des expositions sont organisées à l’université de Kuala Lumpur, avant de tenter de vendre directement via le web. À Sumatra, Sandra Niessen qui a consacré une vie de recherche aux textiles bataks, aide les tisserandes sur place à se regrouper… Mais peut-on empêcher le délitement de ces formes textiles exigeantes, face à la globalisation galopante ? Ailleurs encore, d’autres techniques sont irrémédiablement perdues, comme les tampan (tissus bateaux) du Sud Sumatra que nul ne sait plus réaliser.

Le textile est un patrimoine fragile, dont les défis de préservation sont immenses. Comme la bio-diversité, une certaine diversité culturelle est en danger. Quand la culture se meurt, à quoi bon tisser le signe qui la nommait ?

et

http://bataktextiles.blogspot.fr/

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