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Novembre 2016 : Question de langage

La rentrée des expositions parisiennes nous a donné l’occasion de retrouver deux grands noms de la tapisserie : Sheila Hicks et Josef Grau-Garriga. Faut-il penser que l’accrochage de leurs œuvres, au même moment, dans des lieux parisiens différents – la première dans le cadre du Festival d’automne et le second à la galerie Nathalie Obadia – est le signe d’un réel retour de l’intérêt pour le textile dans le domaine des Arts Plastiques ?

La présence des œuvres de Sheila Hicks nous a moins surprise que le choix d’un artiste de la fibre dans une galerie plus particulièrement consacrée à la peinture et à la photographie, car les œuvres de Hicks avaient déjà fait des incursions dans des espaces parisiens, en particulier dans le très inattendu Palais de Tokyo dédié à l’actualité artistique la plus contemporaine. Reconnaissons que son installation au musée Carnavalet a fortement déçu, mis à part le tombé d’écheveaux de laine placé devant la statue de la cour. On a pu constater que l’artiste américaine, âgée de quatre vingt deux ans, n’a plus la vigueur de force créatrice des années 70 et 80, qui avait tellement enthousiasmé tous les amateurs de tapisseries et de Fiber art. Pour Grau-Garriga, ce sont justement des tapisseries de ces années là qu’exposait la galerie Nathalie Obadia, et nous avons pu voir qu’elles n’avaient pas perdus de leur puissance et de leur présence. Les deux artistes sont de la même génération – le Catalan est né cinq ans avant Hicks – et ils ont tous les deux été de grandes figures de l’époque glorieuse de la nouvelle tapisserie, même si leurs démarches respectives n’ont rien à voir : plus décorative pour l’une, plus politique pour l’autre. Nous regrettons à ce propos que des tableaux et surtout des gravures de Grau-Garriga (qui était un remarquable dessinateur) n’aient pas été présents dans la galerie afin que son approche très engagée dans l’art soit bien mieux comprise. Il nous semble que si l’on doit revenir sur l’engagement qui s’est donné à voir durant ces années 70 et 80 dans le domaine de la tapisserie, il ne faudrait pas manquer d’examiner attentivement les réflexions diverses qui ont animé les créateurs venant de pays aux histoires et aux cultures caractéristiques, au-delà même des deux artistes sur lesquels nous nous penchons aujourd’hui.

Nous avons interrogé la Galerie Nathalie Obadia sur son choix d’exposer un artiste textile dans ses murs et nous vous livrons la réponse qui nous a été donnée à la question : « Pourquoi exposer Josep Grau-Garriga aujourd’hui ? »
« Josep Grau-Garriga est un artiste historique majeur dans la tapisserie contemporaine. L’artiste avait une pratique très singulière et nous estimons qu’il ne bénéficiait pas de la visibilité qu’il méritait. Son œuvre si particulière est devenue une véritable influence pour les jeunes artistes et il n’avait pas bénéficié d’exposition importante depuis son décès en 2011. C’est pourquoi nous avons tenu à lui accorder une place importante dans notre exposition de rentrée à la galerie. »
Aujourd’hui, les galeries et les commissaires d’exposition remarquent que de plus en plus de jeunes artistes montrent que le textile est un médium à part entière dans la création contemporaine, telle que Joana Vasconcelos (dont les œuvres ont également été montrées à la galerie Obadia et qui a bénéficié d’une exposition à Versailles) ou Dewar et Giquel qui ont reçu le Prix Marcel Duchamps…
Très récemment d’ailleurs, le site américain Artsy a publié un article sous la plume de Sarah Gottesman, énumérant les dix artistes textiles, des pionniers aux artistes émergents, dont il faut connaître le travail : 10 Pioneering Textile Artists, from Sheila Hicks to Nick Cave. Sheila Hicks est nommée en premier, puis l’artiste conceptuel italien Alighiero e Boetti. Suivent Judith Scott, El Anatsui, Nick Cave et Alexandra Kehayoglou dont nous avons déjà évoqué le travail dans notre rubrique Nouvelles Inspirations Textiles. Notre sélection aurait sûrement été bien différente, mais ceci prouve simplement que le choix est grand parmi les nombreux jeunes artistes qui s’intéressent à la fibre et au tissu. On peut considérer, comme le remarque également la galerie Obadia que le textile sort de plus en plus du décoratif pour être une œuvre à part entière. Les frontières entre sculpture / peinture / textile tendent à s’abolir et les façons de travailler, comme celle de nommer les travaux, tend à démontrer que les limites sont poreuses. Par exemple, de nombreux artistes sélectionnés par Artsy réalisent des tableaux, mais au lieu d’utiliser la peinture ils les recouvrent d’applications de tissus. A notre avis, ce ne sont pas toujours les œuvres les plus intéressantes pour manifester la présence textile dans la conception d’une recherche. Nous préférons les travaux qui regardent en direction de la matière de la fibre, de la souplesse du fil et de l’entrecroisement des techniques pour avancer de nouvelles propositions plastiques. Autre exemple de l’importance de l’utilisation de langage : l’artiste Terri Friedman qui expose des tapisseries à Berkley (voir notre rubrique Expositions en cours) les nomme des « yarn painting », des tableaux de fils, alors que se sont dix pièces suspendues le long d’un mur, tissées avec un métier à tisser, dans un style très proche de celui de Josep Grau-Garriga. C’est même une tapisserie d’après un carton de Miró qui a influencé l’artiste et qui lui a donné l’idée d’utiliser la technique, après en avoir pratiqué d’autres. Nous espérons que ce n’est pas parce que la technique de tapisserie (très longue d’exécution) tend à disparaître dans les ateliers contemporains que le mot doit en être banni.

A consulter en complément :

http://www.nathalieobadia.com/show.php?show_id=3291&showpress=1&language=2&p=1&g=3

https://www.artsy.net/article/artsy-editorial-10-textile-artists-who-are-pushing-the-medium-forward

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