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Colorant E 120, la Cochenille

Publié le 15/6/2021 –

A découvrir dans l’ouvrage de Georges Roque, « La cochenille, de la teinture à la peinture. Une histoire matérielle de la couleur », paru chez Gallimard, le 29 avril 2021.

L’auteur remonte à la création, puis à l’usage de cette teinture. Il s’agit pour lui, à partir du cas particulier de la cochenille, d’aborder la couleur comme la partie d’un tout complexe dans lequel la valeur esthétique est certes présente, mais corrélée à la valeur économique et la valeur sociopolitique.

L’arrivée de la cochenille en Europe date de 1526, provenant de la Nouvelle Espagne, c’est à dire le Mexique. A cette époque d’échanges commerciaux de produits rares, la teinture exceptionnelle qui voyage avec les épices, le café, le sucre et les métaux précieux est une marchandise égale à l’or et à l’argent en terme de valeur, et elle va faire la rencontre de la soie, une matière textile tout aussi exceptionnelle et des plus raffinée. Le rapport entre la teinture et le textile est scellé. L’essor de l’industrie textile est tournée vers les draps de coton et de laine, mais, vu sa qualité et son coût, c’est au sein de la production de luxe que va s’imposer l’utilisation de la cochenille.

Pour obtenir la couleur rouge, tirée de la cochenille, on récolte sur les figuiers de Barbarie les femelles adultes de cet insecte, alors qu’elles sont pleines d’œufs. La principale qualité de la cochenille est qu’elle contient une proportion exceptionnelle d’acide carminique (95%) parmi les colorants également présents dans la poudre obtenue. Il s’avère qu’elle permet d’obtenir une teinture égalant et même dépassant la teinte produite à partir du kermès, jusqu’alors utilisé, ainsi que la garance. Le règne de la nouvelle teinture va durer de 1550 à 1810 (guerre d’indépendance du Mexique), mais ne s’arrêtera pas grâce à un rebondissement contemporain inattendu.

L’approche matérielle de la couleur par l’auteur lui permet de démontrer que la qualité d’une couleur ne dépend pas seulement de sa teinte, mais aussi de la qualité de son support (le textile) et de l’éclat de la teinture (qu’elle qu’en soit la teinte) du au pigment, afin de lui donner une stabilité et une brillance. Ces qualités ne sont pas recherchées que par les fabricants d’étoffes et les teinturiers, elles le sont aussi par les peintres qui eux aussi vont s’emparer du nouveau pigment. Ce passage est d’autant plus facile et évident pour eux que les uns et les autres vivent en ville et se côtoient. Ils ont la même clientèle, ils sont parfois liés par des mariages, ce qui fait qu’ils appartiennent au même champ artistique.

Titien l’utilise « très peu de temps après que la guilde de la soie vénitienne a donné son feu vert pour l’utilisation du pigment mexicain, soit 1543. » Pour lui comme pour les autres peintres, c’est dans les rendus des textiles que la cochenille est prioritairement utilisée et il ne fait pas de doute, pour l’auteur, que les peintres ont cherché à rendre ce qui les fascinait, soit la somptuosité des vêtements, en représentant leur éclat, leur richesse et leurs plis à la richesse suggestive. La transparence de la laque à base de cochenille permettait un rendu aussi fidèle que possible.

Dans le chapitre VII, où de nombreux tableaux sont analysés, l’auteur poursuit en remettant en cause la symbolique du rouge comme image du pouvoir. Pour le dire rapidement, le rouge n’est pas d’abord la couleur du pouvoir, mais c’est parce que la pourpre a un prix exorbitant et qu’elle permet l’éclat des tissus teints qu’elle devient la couleur du pouvoir.

Avec l’arrivée des teintures synthétiques l’usage de la cochenille va presque disparaître que cela soit chez les artistes occidentaux, asiatiques ou mexicains. Pourtant la production de la cochenille a une ascension spectaculaire au 20ième siècle. Le renouveau de sa culture, particulièrement au Pérou qui prend sa revanche sur le Mexique en produisant 85% de la production mondiale a été inattendue. Mais à quel usage ? Dans l’industrie alimentaire, l’industrie pharmaceutique, l’industrie cosmétique, parce qu’au début des années 70 une étude a montré que le colorant synthétique E123 était cancérigène. La cochenille, colorant E120, est maintenant présent dans notre quotidien, des saucisses aux jus de fruits, des rouges à lèvres aux sirops contre la toux. Son rôle reste toujours de rendre les choses attrayantes.

Le livre de Georges Roque, philosophe et historien d’art,  qui nous invite à porter un regard neuf sur les chefs-d’œuvre de Velázquez, Zurbarán, Titien, Véronèse ou Rembrandt, se lit ainsi comme un roman.

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