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Retour des journées d’étude de l’AFET, sur le thème « De la mer aux textiles »

Publié le 18/10/2018 –

L’étude du textile, par Rémy Prin

C’est dans une salle feutrée du Museum d’Histoire Naturelle à La Rochelle, où 3 musées de la ville ont apporté quelques tissus énigmatiques de leurs réserves. Celles et ceux qui sont là se penchent, scrutant l’aspect japonais d’une étrange tapisserie ou la finesse d’une hache cérémonielle kanak. Elle vient vers moi et me dit dans son intelligent sourire : “ Vous savez, autrefois, vous m’avez aidée dans ma vocation textile ”. Retrouvailles, après 35 ans. J’écrivais alors : “ Nicole Pellegrin, une des chevilles ouvrières de cette manifestation, souhaite la prolonger et parcourir des champs de recherche neufs aux jonctions du vêtement et de l’ethnologie. Puiser ainsi dans le textile comme lieu d’ouverture en tentant des cohérences les plus larges possibles1… ” Le lendemain, c’est au Musée Maritime, Jacqueline et Bernard Jacqué, retrouvailles encore avec eux qui nous ont accueillis au Musée de l’Impression sur Étoffes dans ces mêmes années, et qui viennent d’œuvrer au superbe livre et à l’exposition “ Indiennes2 ” en Suisse, en lien avec la prestigieuse collection de Xavier Petitcol, présent lui aussi à ces journées d’étude “ De la mer aux textiles ”. Des rencontres donc d’abord, riches.

C’est l’AFET – Association Française d’Étude du Textile – une association trop discrète, qui organise ces journées, sous l’égide de sa présidente Anna Leicher qui manage l’ensemble avec une efficace douceur. L’AFET, une centaine d’adhérents, et 60 participants durant 2 jours à écouter 26 interventions courtes. On pourrait craindre tout cela rébarbatif, c’est en fait passionnant.

Passionnant d’abord par les mélanges – disons plutôt les entrelacs. Se côtoient la génération émérite comme on dit et de jeunes chercheurs comme Victoria de Lorenzo (Le poncho traditionnel et celui d’origine anglaise : leur perméabilité culturelle), ou Jean-Loup Gazzurelli (Le rayonnement “ marin ” des textiles du Béarn et du Pays Basque). Mélanges aussi de celles et ceux attachés aux institutions muséales, des collectionneurs, des archéologues comme Laure Meunier qui retrouve dans les joints de calfatage d’un chaland gallo-romain “ sans doute la plus vieille serge d’Europe ”. Sensation que le textile ainsi assemble, rassemble, ce qui est son opératoire premier.

Impression de vivant foisonnement aussi dans les thèmes abordés. Les voiles des navires bien sûr – les premiers textiles de la mer – celle reconstituée des galions de Louis XIV (Jean-Louis Babou, avec le tisserand Bruno Lesteven), celles des Polynésiens (Hélène Guiot), ou celles des bateaux vikings, que les femmes confectionnent en laine pendant que les hommes partent en conquête (Marie-Thérèse Chaupin). Et puis les toiles imprimées du XVIIIe siècle, où les scènes maritimes abondent : les liens avec la peinture, avec le pouvoir politique, le port de La Rochelle qu’on reconnaît dans le semis rouge des figures (Aziza Gril-Mariotte, Xavier Petitcol, Michel Perrier). Et encore l’approche multiple des vêtements de mer : analyse fine des habits de pêcheurs et tenues de baigneurs dans les albums de Bécassine (Nicole Pellegrin), images de l’univers marin dans la mode enfantine d’après les années 1950 (Dominique Zarini), l’exemple du Québec “ où l’on se baigne aussi ” (Jocelyne Mathieu)… Au fur et à mesure des interventions et des discussions qui s’ensuivent, c’est comme un territoire d’humanité qui se (re)constitue, irrigué en quelque sorte par les multiples facettes de l’univers textile, bien souvent méconnu et qui pourtant nous enveloppe et nous fonde.

Le regret, c’est que de telles manifestations soient si peu nombreuses en France et si peu connues. À l’heure où l’intérêt pour le fait global du textile se développe à nouveau, il serait souhaitable de tenter encore mieux “ des cohérences les plus larges possibles ”. Il y avait à La Rochelle quelques créatrices textiles, dont Léa de Monsabert qui présentait une collection s’appuyant sur “ les codes des mystérieuses cartographies maritimes ”. Présentation touchante, et tellement révélatrice (“ J’ai commencé à beaucoup peindre, à beaucoup dessiner pour cette collection textile ”) : pour elle, qui pourtant réalise des tissus à réserves, quel est le geste premier ? Celui de la représentation, avant celui du textile… S’il faut formuler un souhait pour l’avenir, c’est que, tout en gardant les aspects concrets et réels qui arriment en quelque sorte le textile à l’humain, on puisse prendre le risque de questionnements plus approfondis, par exemple autour de cette “ textilité du monde ” que propose l’anthropologue Tim Ingold3.

S’il est une évidence qu’on vit pleinement au cours de ces journées, c’est que l’étude du textile est au cœur d’un “ tissage ” entre penseurs, conservateurs, collectionneurs, créateurs…, que c’est donc un creuset essentiel à une meilleure reconnaissance du textile comme approche culturelle globale pour aujourd’hui. À l’automne 2019, les prochaines journées de l’AFET se tiennent à Angers.

  1. Rémy Prin, L’aiguille et le sabaron, compte-rendu de l’exposition au Musée Ste-Croix de Poitiers, Textile / Art N° 8, été 1983.
  2. “ Indiennes, un tissu révolutionne le monde ”, château de Prangins, Musée national suisse, La Bibliothèque des Arts.
  3. Tim Ingold, Marcher avec les dragons, Zones sensibles, 2013, pp. 203-260.

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