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Angers ARTAPESTRY 3

« Allers-retours »

Vue par T/A et vivement recommandée

Musée Jean-Lurçat et de la tapisserie contemporaine

du 25 janvier au 18 mai 2014

Lise Frolund, Nicks sujet de Rubens et Renoir, 2011

Lise Frolund, Nicks sujet de Rubens et Renoir, 2011

Cette nouvelle édition intitulée « Allers-retours » proposent une mise en regard des tapisseries des membres de l’ETF avec les collections du musée.

Initiative intéressante que celle du musée Jean-Lurçat de la tapisserie contemporaine que d’accueillir pour la troisième fois Artapestry et de s’associer à la démarche de l’European Tapestry Forum. Ce groupe de licier(e)s de l’Europe du Nord, fondé en 2001, a pour but d’encourager la pratique de la tapisserie tissée sur métier et de donner une visibilité aux artistes, afin que ce medium puisse continuer à être un support artistique commercialement viable. Une première exposition donc en 2006, puis une autre en 2010 et enfin celle-ci, qui arrive à Angers après avoir été vue dans plusieurs villes nordiques.

Les contraintes données aux artistes concourant pour la sélection, obligent à un engagement dans l’art mural traditionnel, tout en mettant en avant la recherche, puisque les œuvres proposées doivent avoir une surface minimum d’un mètre carré, être conçues pour le mur sans relief important et avoir été réalisées récemment. Alors que la création plastique vise à s’affranchir aujourd’hui encore de toutes contraintes, le pari de ces artistes est particulièrement original : peut-on encore avec une technique traditionnelle, même rénovée par les matériaux, trouver une place dans le monde de l’art contemporain qui utilise des techniques diverses et mêlées, sans être perçu comme pratiquant un art mineur ?

Disons tout de suite que la plupart des œuvres présentées à Angers sont somptueuses. Le plaisir est grand de voir non seulement la qualité d’exécution, mais aussi la sensibilité aux matériaux et l’intérêt des dessins. On se dit alors en regardant ses grandes pièces tissées que l’on se pose les mêmes « mauvaises » questions que le monde de la peinture s’est posées quand installations, montages et photographies, semblaient prendre le dessus sur la pratique picturale. Il y a normalement de la place pour des exécutions d’une telle qualité, comme il y a de la place pour les tableaux peints, même exécutés à la peinture à l’huile.

La conservatrice du musée, Françoise de Loisy, pour enrichir la réflexion, a choisi de n’exposer que la moitié des œuvres qui ont été sélectionnées et montrées dans leur totalité à Bad au Danemark, Jyväskylä en Finlande et Ronneby en Suède, mais en les mettant chacune en dialogue avec une œuvre des collections permanentes du musée selon dix thématiques : les œuvres contemporaines, accrochées sur des cimaises noires, sont placées parmi les tapisseries plus anciennes (datant toutes, à une exception près d’avant 1970), elles-mêmes suspendues sur de cimaises blanches. La confrontation entre des réalisations qui ont au minimum quarante ans d’écart est ainsi facilitée. Double intérêt de cet accrochage qui permet, d’une part de créer pour le visiteur qui s’interroge un dialogue entre des pièces qui se retrouvent sur des sujets identiques comme le paysage (Still waters, 2008, de l’écossaise Fiona R.Hutchinson), le rythme (Ornament 5, 2010 de la finnoise Aino Kajaniemi), la mort (Lutter pour l’éternité, 2010, de la française Sarah Perret), et, d’autre part de traverser (rapidement) l’histoire de la création tissée, la plus ancienne pièce étant une tapisserie du 16ième siècle.

Il apparait que la technique est toujours d’une grande finesse et d’une haute précision dans les tapisseries posées sur fond noir, ce qui n’est pas toujours le cas pour celles qui leur sont placées en regard. Les années 60 et 70, durant lesquelles furent exécutées des réalisations les plus inattendues par rapport à la tradition – et dont on trouve quelques exemples dans cette exposition -, étaient des années d’émancipation. L’époque n’était pas à la révérence et les artistes étaient des jeunes gens qui cherchaient à démontrer que la fibre était un matériau qui avait une valeur expressive, sculpturale ou même symbolique, dont on ne tenait pas compte. Rappelons une phrase de l’américaine Sheila Hicks : « Le textile a été relégué à un second rôle dans notre société, comme un matériel essentiellement fonctionnel et décoratif. Je veux lui donner un autre statut et montrer ce qu’un artiste peut réaliser avec cette matière incroyable ». Elle a fait cette démonstration aussi bien en réalisant des œuvres tissées que des œuvres non tissées, mais la finesse de la conception et la rigueur de la réalisation étaient toujours là. Plusieurs voies s’ouvraient aux artistes : comme on le voit dans Temps passé (1971) de Pierre Daquin, l’invention de techniques qui se libéraient de certaines contraintes du métier conservait la précision, tandis que comme on le voit dans Signe y materia de Josef Grau Garriga (1968), d’autres possibilités, beaucoup plus libérées par rapport aux impératifs de la technique, trouvaient leur place. Il y a plus de tradition dans les œuvres d’aujourd’hui que dans celles de cette époque. C’est cela qui risque de renforcer l’enfermement de la tapisserie, liée à la pratique du métier à tisser, alors que l’European Tapestry Forum s’est créé dans un but contraire. On doit pouvoir défendre la reconnaissance d’un savoir faire et affirmer une grande ouverture. De belles pièces tentent des renouvellements comme celle de Lise Frolund, Nick sujet de Rubens et Renoir (2011), réalisée avec des bandes de papier aux couleurs limitées, mais, en refusant l’espace et des techniques nouvelles, la tapisserie ne peut être reconnue que pour elle-même, avec le risque de rester un art mineur. Le temps de son exécution est trop long pour avoir les moyens de s’imposer. Le coût d’un pièce textile ne peut trouver sa justification qu’à la condition d’entrer dans un autre marché Si l’on regarde ce que font d’autres artistes appartenant au monde de l’art contemporain et pourtant regardant vers le textile, on voit qu’ils ne s’embarrassent pas de tant de respect. Le temps passé à la réalisation d’une tapisserie est admirable d’abnégation, mais à le porter seul les liciers ne travaillent-il pas contre leur reconnaissance ?

Des femmes ont su imposer au début du 20ième siècle un regard sur la création textile dans le monde de l’abstraction et lui trouver une place non négligeable dans le décor, d’autres artistes femmes – mais aussi des hommes – ont totalement renouveler, dans la deuxième moitié du même siècle, la tapisserie en un phénomène internationalement reconnu grâce une appropriation de l’espace qui correspondait aux lieux d’expositions grandissant en nombre et en volume. Le sisal, la corde, le plastique, les tissus, le métal et bien d’autres matériaux encore pouvaient être inclus dans des œuvres gigantesques. Un renouveau semble poindre aujourd’hui, avec une liberté et un humour certain. Il est indispensable qu’Artapestry4, dont la sélection aura lieu cette année, y réfléchisse. Comptons sur les femmes constituant la grande majorité des artistes-licières pour trouver des voies qui, tout en préservant un savoir faire de grande qualité, ouvrent des horizons qui attirent le regard des expositions internationales.

Nadia Prete
janvier 2014

 

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