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Juillet 2019 : Les années 60, des années charnières

Elsie Giauque, Elément virtuel spacial – Aubusson

L’été dernier, la création textile contemporaine était particulièrement à l’honneur par trois expositions qui ont mis en perspective 40 ans de production à partir de la fibre1. Cette année, comme s’il y avait un besoin de rappeler les origines du renouveau de la tapisserie et les poussées inventives remarquables des années 60, mais aussi la vitalité qui a suivi, deux expositions se tiennent dans deux lieux totalement dédiés à la tapisserie.

Le Musée Jean-Lurçat et de la Tapisserie contemporaine à Angers a choisi, à partir de ses collections, d’organiser un parcours à la fois chronologique, historique et thématique qui commence en 19652. Les années 1960 sont en effet des années charnières. Comme le montre l’autre lieu, le Centre culturel et artistique Jean Lurçat d’Aubusson3, qui se penche sur une période beaucoup plus courte (les 4 premières Biennales de Lausanne, de 1962 à 1969), cette décennie fut déterminante.

L’histoire commence en Suisse avec la première Biennale internationale de la tapisserie, en 1962. Ce projet d’envergure est porté principalement par Jean Lurçat et Pierre Pauli, commissaire général de la Biennale. Il importe à Lurçat que seules soient acceptées des tapisseries dites « murales » et non celles dites « d’appartement », ceci dans l’intention « que le public ressente un choc et que cette Biennale donne une impression de grandeur ». La préférence est donc donnée à des œuvres de très grandes dimensions (12 m2), conformes aux notions de décor et d’art mural. Les tapisseries illustrent le travail des principales manufactures et ateliers nationaux sur sol européen (Gobelins, Beauvais, Malines, Portalegre), ceux d’Aubusson et de Felletin et ceux plus confidentiels de Hollande, d’Allemagne, du Canada, d’Italie ou de Pologne, qui tissent à partir de cartons. Pourtant ce sont les compositions des artistes-lissiers qui imaginent et réalisent seuls leurs œuvres, comme la canadienne Mariette Rousseau-Vermette ou les artistes polonais (Abakanowicz, Owidzka, Sadley), qui font le plus parler d’elles. Bien que réalisées sur des métiers de lisse, la surface et la structure des tissages sont beaucoup plus brutes et étonnent un public habitué à la finition parfaite des grands ateliers classiques.

Maryn Varbanov, Arythmie, 1972 – Angers © Musées d’Angers, David Riou

En ouvrant la porte aux tissages et aux broderies, la deuxième Biennale de 1965 fit voler en éclats le monopole technique traditionnel et entraîna la « querelle de Lausanne » entre les Français et l’organisation suisse. Alors que la tapisserie murale se tournait vers la recherche de textures, des artistes de plus en plus nombreux explorèrent les possibilités tridimensionnelles qu’offrait le medium. La Biennale de 1967 apporta les prémices de l’émancipation du support mural vers la tapisserie spatiale, notamment par la colonne de la Suissesse Elsi Giauque, première œuvre textile suspendue dans le vide. L’édition de 1969 entérina ces bouleversements avec de nombreuses pièces qui s’affranchissaient du mur pour devenir sculptures textiles. Ce sont par les déroulements de ces 4 Biennales que s’est produit le « séisme » apparemment destructeur de la tapisserie dite traditionnelle. L’abandon du carton, l’ouverture vers le tridimensionnel et la reconnaissance des spécificités du textile, va faire que, sans forcément quitter le mur, les créations textiles vont s’enrichir d’autres matières, générant des réflexions proches de celles de l’ensemble des plasticiens contemporains.

Alors que la tapisserie de lisse était jusque-là principalement portée par des artistes masculins, les artistes femmes devinrent majoritaires dès 1967 aux Biennales de Lausanne et le restèrent, jusqu’à aujourd’hui encore, dans le mouvement du Fiber Art. Ce point aussi est déterminant, même s’il n’est pas certain qu’il fut celui qui aida le plus à la reconnaissance de l’art textile dans la deuxième moitié du 20ième siècle.

Olga Boldyreff, La Conquête de la couleur, 1996-2009 – Angers © Yves Sabourin

Au-delà de ces années 60, évoquées par des pièces exposées à Aubusson et provenant pour certaines des collections du CITAM, les œuvres des années suivantes sont à voir à Angers. Les années 1970 avec Maryn Varbanov, Olga de Amaral, Josep Grau-Garriga ou Pierre Daquin, les années 1980, avec un focus sur le travail des femmes artistes, telles Marie-Rose Lortet, Simone Pheulpin ou Artémis, ainsi que des installations de Patrice Hugues et Sabine Zeiler. Une incursion parmi des œuvres plus contemporaines (Jill Galliéni, Fanny Viollet, Marie-Noëlle Fontan, Olga Boldyreff…) permet une vision de la création textile d’aujourd’hui, et une sélection de mini-textiles interroge sur les raisons d’une production intimiste, bien éloignée des 12 m2 exigés par Lurçat.

Malgré ces bouleversements et une relégation par le monde artistique autour des années 2000, la tapisserie de lisse n’a pas disparue aujourd’hui. On le doit peut-être à la volonté de la Cité de la tapisserie de faire travailler des artistes contemporains avec un savoir ancien sur des pièces de grandes dimensions et aussi à un regard particulier que les plasticiens de toutes techniques portent sur ce patrimoine. L’exemple est peut-être à trouver dans la démarche de Laure Prouvost qui, pour financer son intervention à la Biennale de Venise, a spécialement créé une tapisserie représentant une salade, fabriquée dans un atelier spécialisé en Flandres. Éditée à 200 exemplaires, mesurant 42 sur 60 cm, intitulée « We will tell you loads of salades on our way to Venice », elle fait partie de son univers fait d’un bric-à-brac où s’entremêlent nouvelles technologies et savoirs-faire traditionnels.

Si les informations sur les expositions d’art textile sur notre site sont régulièrement au nombre d’une quarantaine, nous atteignons la soixantaine en ces premiers jours de l’été. Nous espérons qu’elles vous aideront à faire votre choix, au-delà même de la visite de ces berceaux de la tapisserie dont nous venons particulièrement de parler, durant cette période où l’on se laisse tenter par des excursions culturelles en France et à l’étranger.

  1. Voir notre éditorial de l’été 2018 : http://www.textile-art-revue.fr/historique-2/archives-editotiaux/septembre-2018-trizay-lisle-sur-la-sorgue-meymac-approche-dun-nouvel-engagement/
  2. Voir dans notre rubrique exposition : http://www.textile-art-revue.fr/expositions-en-cours/collections-collections/
  3. Voir dans notre rubrique exposition : http://www.textile-art-revue.fr/expositions-en-cours/le-mur-et-lespace/

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