Editorial

Au-delà des « vêtements monuments »

Béret photographié au Mémorial de la Shoah, Paris

Alors que les commémorations de la libération du camp d’Auschwitz ont lieu, notre regard sur le textile nous incite à nous demander ce que les vêtements qui furent portés par les prisonniers peuvent nous apprendre encore du fonctionnement du régime nazi, de la mise en place de l’humiliation et des conditions de vie des déportés.

L’exposition de la tenue rayée en tissu de serge à bandes grises et bleues a été développée par la muséographie des lieux de mémoire de l’extermination de populations entières par le régime nazi et est devenue une figure emblématique pour évoquer la situation vestimentaire des détenus dans les camps de concentration. Pourtant le port de cette tenue ne fut pas aussi systématique que les représentations que nous pouvons en avoir nous le laisse croire. Si, jusqu’en 1942, une quantité suffisante de vêtements rayés était disponible dans tous les camps où elle était de rigueur, le nombre de plus en plus important de détenus et le manque de matières premières a créé une pénurie qui obligea les SS à fournir des vêtements civils au prisonniers.
Ces vêtements civils sont alors marqués, soit par de longues traces de peintures de couleur, soit par des morceaux de tissus rayés qui sont cousus sur le dos des vestes. Dans ce cas, précaution est prise de tailler dans le vêtement civil afin que la pièce, si elle était décousue, rende le vêtement importable.
Tous les vêtements, rayés ou non, sont porteurs des triangles de couleurs qui permettent de classer les détenus en différentes catégories (religieuses, politiques, ethniques, sociales…). Il n’y a qu’à la toute fin de la guerre que le nombre croissant des arrivées ne permet plus l’enregistrement des prisonniers et que les marques ne sont plus cousues.

Mais, quel que soit le vêtement porté par la suite, il est important qu’aucun des détenus n’endosse ses propres vêtements. Tous passent, après un premier tri effectué dès leur arrivée, par une séance de déshabillage.
Primo Levi, dès les premières pages de Si c’est un homme, décrit ce cérémonial : « il faut se mettre en rang par cinq, à deux mètres l’un de l’autre, puis se déshabiller en faisant un paquet de ses vêtements, mais d’une certaine façon ; ce qui est en laine d’un côté, le reste de l’autre ; et enfin enlever ses chaussures. »1
Si les vêtements de laine sont mis de côté, c’est que la matière première est réutilisable. Elle sera broyée et refilée pour permettre le tissage d’autres étoffes afin de faire de nouvelles tenues.
Les chaussures seront rapidement repoussées dehors, mélangées dans un grand tas.
« Nous voici maintenant au deuxième acte, poursuit primo Levi. Quatre hommes armés de rasoirs, de blaireaux et de tondeuses font irruption dans la pièce ; ils ont des pantalons et des vestes rayées, et un numéro cousu sur la poitrine. »2 Très vite, il comprend : « mon idée est faite : je suis convaincu que tout cela n’est qu’une vaste mise en scène pour nous tourner en ridicule et nous humilier, après quoi, c’est clair, ils nous tueront. »3
« On va nous donner d’autres chaussures et d’autres habits ; non pas les nôtres ; d’autres chaussures, d’autres habits, comme les siens4. Pour le moment nous sommes nus parce que nous attendons la douche et la désinfection, qui auront lieu tout de suite après le réveil, parce qu’on n’entre pas au camp si on ne passe pas à la désinfection. »5
Puis enfin, « d’autres individus vociférants nous jettent à la volée des nippes indéfinissables et nous flanquent entre les mains une paire de godillots à semelle de bois ; en moins de temps qu’il ne faut pour comprendre, nous nous retrouvons dehors dans la neige bleue et glacée de l’aube, trousseau en main, obligés de courir nus et déchaussés jusqu’à une autre baraque, à cent mètres de là. Et là enfin, on nous permet de nous habiller. »6
Si les vêtements distribués, ou plus précisément lancés, le sont sans tenir compte de la taille de chacun, les chaussures attribuées sont volontairement dépareillées, afin d’accentuer l’humiliation. Ceci explique la mise en tas au moment du déshabillage.

Pour les SS, il faut que les hommes qui sont face à eux aient perdu toute dignité. L’apparence (avoir une tenue de réprouvé), le ridicule (porter une robe de soirée) et l’inconfort (être obligé de tenir un pantalon sans ceinture) font partie de la première technique psychologique pour atteindre ce but. En quelques pages, Art Spiegelman retrace une de ces situations en dessinant la désespérance du détenu Mandelbaum, ami de Valdek, le père de l’auteur, dans le deuxième tome de Maus.7
Pour évoquer les tenues qu’ils portèrent dans les camps, les survivants utilisent les mots déguisements, costumes de comédie, de clown ou d’arlequin, tant il est difficile pour eux de se remémorer le monde qu’ils ont vécu, préférant le sortir du réel.

Outre d’avilir les hommes, les défroques des prisonniers servent à provoquer une répulsion de la part des gardiens SS qui dirigent le camp. Il est nécessaire qu’ils n’éprouvent aucune tentation d’empathie avec les prisonniers et pour cela il faut que les personnes se trouvant devant eux n’aient plus rien d’humain. Ils ne doivent avoir face à eux qu’une communauté de sous-hommes.
C’est d’ailleurs pour éviter tout rapprochement entre les militaires et les détenus que les prisonniers de droit commun sont utilisés comme intermédiaires. Ce sont eux, les Kapos, qui ont toujours été vêtus d’uniformes rayés de prisonniers, uniformes qui étaient, comparativement à ceux loqueteux redistribués aux prisonniers travailleurs, plutôt de bonne qualité. La tenue d’uniforme typique, celle qui était prévue pour tous au début des internements est composée, pour les hommes, non seulement d’une veste, d’un pantalon et d’un béret, tels que nous pouvons en trouver des exemplaires dans tous les lieux de commémoration, mais d’autres éléments que seuls les kapos ont pu posséder : un manteau d’hiver, une veste, deux chemises, des sous vêtements, des chaussettes, un béret, des mitaines et un tablier. Pour les femmes, il était prévu une robe, une veste, deux pantalons, des sous-vêtements, des bas, deux foulards, des mitaines et deux tabliers.

Évidemment, la nécessité économique réduit rapidement ce « trousseau ». Les vêtements qui ne sont pas envoyés à l’extérieur des camps pour les populations civiles, ou qui ne sont pas broyés, comme ceux de laine qui feront des fibres à retisser (Reißvolle) pour des vêtements militaires ou d’autres étoffes servant à réaliser les tenues rayées d’hiver, sont indéfiniment recyclés et redistribués. Ce sont des haillons et, pour survivre, les prisonniers tentent de troquer ou récupérer le moindre morceau de papier et de tissu afin de lutter contre le froid et la douleur. Primo Levi écrit que « le seul moyen que nous ayons de nous procurer un bout de chiffon pour nous moucher ou pour faire des chaussettes russes est justement de couper un morceau de chemise lors du changement de linge. »8

En partant de l’usage des vêtements et de leur fabrication en temps de guerre, il y aurait beaucoup à apprendre de la stratégie économique mise en place par le régime nazi. Nous savons que les vêtements d’été étaient en fibres de lin et de coton, alors que ceux d’hiver étaient en fibres de coton et laine, mais l’administration se procurait également des fibres de rayonne et de cellulose. Les cheveux eux-mêmes seront utilisés pour tricoter des chaussettes de fil pour les équipages de sous-marin ou bien encore pour fabriquer des feutres industriels.
Les musées qui montrent des uniformes rayés évoquent l’histoire de ceux qui les ont portés, mais jamais celle de la fabrication des tissus et des vêtements, bien qu’une partie d’entre eux furent tissés, cousus et raccommodés dans les camps, par les prisonniers eux-mêmes9. La « biographie » des vêtements « zebra », comme les nomme Bäbel Schmidt dans la thèse10 très documentée qu’elle a rédigée en 2000, n’a pas été interrogée lors des inventaires. Ils sont considérérés comme des monuments (c’est à elle que nous devons le titre de ce texte).
Des autres, les vêtements civils, Christian Boltanski en a fait la matière de plusieurs de ses œuvres dès les années 1990, mais aussi à l’installation Monumenta, au Grand Palais à Paris en 201011. Et pour évoquer la douleur des corps et des esprits, les sculptures de Magdalena Abakanowicz12 sont à la fois nues et couvertes de toile brute.

Boltanski, Monumenta, 2010

  1. Levi Primo, (1947), Si c’est un homme, (1992) pour l’édition française de Primo Levi Œuvres, Ed. Robert Laffont, p.15
  2. Levi Primo, p.15
  3. Levi Primo, p.16
  4. Des vêtements rayés comme ceux portés par l’homme qui encadre la scène
  5. Levi Primo, p.17
  6. Levi Primo, p.18
  7. Spiegelman Art , Maus, Tome II Et c’est là que mes ennuis ont commencé, (1992) pour l’édition française, Ed. Flammarion, p. 29 à 32
  8. Levi Primo, p.59
  9. Lisou Fenyvesi, dans sa communication Reading Prisonier Uniforms : The Concentration Camp Prisoner Uniform as a Primary Source of Historical Research, 2006, dit le manque de documents pour étudier cette activité dans les camps.
  10. Schmidt Bäbel, (2000), Geschichte und Symbolik der gestreiften KZ-Häftlingskleidung, PhD, Universität Oldenburg.
  11. Voir Nouvelles Inspirations Textiles sur le site de Textile/Art.
  12. http://www.textile-art-revue.fr/artistes/artistes-ayant-fait-lobjet-dun-article-important-dans-nos-revues/magdalena-abakanowicz/

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